07/09/2018

Pour la souveraineté alimentaire : une initiative incohérente et inapplicable

Le beau projet de la souveraineté alimentaire est incontestablement capable de réunir une adhésion sans réserve, mais à lire attentivement le texte de l’initiative, on tombe de haut. Uniterre et d’autres associations ont conçu cette initiative avec de bonnes intentions mais cela ne suffit pas. En lisant avec soin et en examinant en détail chacun des éléments de ce texte, on se rend rapidement compte de ses faiblesses. Paradoxalement, l’acceptation de cette initiative risque bien d’aller à fin contraire de l’objectif des initiants.


L’approvisionnement alimentaire par des produits indigènes devrait être prépondérant. 

La population suisse atteindra prochainement 8,5 millions, elle est destinée à encore augmenter ces prochaines années ; le peuple suisse ayant refusé l’initiative « Ecopop », il est impossible pour notre gouvernement d’agir sur ce facteur. Aujourd’hui avec une agriculture moderne et très productive, nous sommes capables d’assurer moins de 50 % des besoins de cette population ; alors comment peut-on imaginer un instant ce rôle « prépondérant ».  Si, comme certains le souhaitent probablement, nous voulons encourager les productions selon les normes de l’agriculture biologique dont les rendements sont entre 10 et 20 % inférieurs à ceux de l’agriculture traditionnelle, la situation sera encore péjorée.

La Confédération devrait prendre des mesures pour augmenter le nombre d’actifs dans l’agriculture

Actuellement, la tendance à moderniser les infrastructures, à utiliser des machines et à informatiser la gestion des domaines, va dans le sens d’une diminution des actifs par unité de surface cultivée (ou par unité de production). Faudra-t-il imaginer une nouvelle classe de fonctionnaires agricoles, qui seront répartis dans les exploitations, mais où les trouver, pour faire quoi et comment les payer ? Va-t-on naturaliser les ouvriers agricoles étrangers pour satisfaire ces nouvelles exigences ?  Va-t-on cultiver à nouveau les terrasses que nos ancêtres ont aménagées dans les pentes des vallées alpines ? Où trouvera-t-on de nouvelles surfaces à disposition pour ces futurs amateurs de terres cultivables ?

Il faudra garantir le droit à l’utilisation, à la production et à la commercialisation de semences par les paysans

C’est ici l’expression d’une idéologie à la mode.  Mais soyons réalistes ; le maintien de la qualité des semences, qui se mesure par des critères comme la conformité des caractères génétique souhaités (résistance aux maladies, qualité nutritionnelle, rendement, etc.), l’absence de contamination par des pathogènes (virus, bactéries, champignons) et le pourcentage de germination, nécessite des compétences qui ne peuvent être garanties que par des professionnels, des sélectionneurs formés, encadrés par les spécialistes des instituts de recherche agronomique (Agroscope). Il est illusoire d’imaginer une foire publique, une sorte de bazar, où s’échangeraient toutes sortes de semences destinées à une production agricole performante. Produire des semences pour l’agriculture est une activité lourde qu’il n’est pas possible d’ajouter au cahier des charges des paysans. Ceux-ci participent déjà au processus de production des semences en mettant à disposition les surfaces nécessaires et en en prenant soin.

Il faudra proscrire l’emploi dans l’agriculture, des OGM et de toutes les nouvelles techniques de la génétique moderne (qualifiées de « modifications non-naturelles du génome »)

Le comité d’initiative a imaginé introduire cet article qui touche à la loi sur le génie génétique et qui n’a rien à faire dans une texte constitutionnel destiné à promouvoir la souveraineté alimentaire. On ne peut pas se priver définitivement des techniques modernes d’amélioration des plantes (ou animaux) et de création de nouvelles variétés sans bloquer tout espoir d’augmenter la productivité de notre agriculture et de l’adapter aux exigences environnementales et sociétales du futur. Qu’aujourd’hui, submergée de fausses informations et de rumeurs, notre population soit méfiante vis-à-vis des OGM, cela se comprend. Cependant figer la situation pour de très nombreuses années s’apparente à de l’arrogance ou à de l’inconscience. D’ailleurs, personne n’a défini ce qu’est une modification non-naturelle du génome : la mutagenèse chimique et l’irradiation par des sources radioactives, qui sont à l’origine de nombreuses variétés cultivées, sont-elles des modifications non-naturelles ? Les OGM eux ne sont-ils pas produits, sans chimie, par des méthodes biologiques entièrement naturelles ?

Il faudra soutenir les organisations paysannes, favoriser des prix équitables dans chaque filière, renforcer les échanges commerciaux directs entre paysans et consommateurs.

Fort bien, tout cela est intéressant, mais imagine-t-on les nuées de fonctionnaires qu’il faudra pour organiser tout cela, vérifier que ça marche, sanctionner les abus, choisir les heureux bénéficiaires des soutiens financiers ; tout ceci est inutile, et générera des coûts incontrôlables. Des organisations paysannes puissantes et bien organisées existent déjà, elles sont parfaitement capables de négocier avec les autres partenaires de la filière alimentaire pour obtenir des prix équitables.  En Suisse, le citoyen responsable est aujourd’hui, nul ne peut le nier, en mesure de prendre contact avec des paysans, pour se fournir en paniers de saison. Les marchés existent, à la ferme ou en ville, par contact direct ou sur internet.

L’initiative introduit des droits de douanes à l’importation, supprime les aides à l’exportation et institue des normes unilatérales

L’incohérence de l’initiative est manifeste : pour assurer la souveraineté alimentaire, elle veut systématiquement, sans nuances, pénaliser en même temps les exportations (chocolat, fromages, vins, etc.) et taxer les importations de denrées alimentaires alors que nous sommes déjà en déficit de production. Comprenne qui pourra.  L’introduction unilatérale de normes de qualité risque fort de provoquer une réplique cinglante des pays lésés puisqu’on entre là dans un domaine culturel. On nous répliquera que nos fromages ne répondent pas aux qualités bactériologiques en cours dans le pays concerné, que nos vins sont trop sulfités et nos chocolats trop sucrés, ceci sans fin. 

Conclusion

Manifestement mal rédigé, ce texte est d’une totale incohérence et cumule des objectifs inatteignables. Il va à l’encontre du but souhaité et doit être refusé.

Donc : NON, NON et mille fois NON

Commentaires

EXACT d'autres voient enfin clair .c'est rassurant

Écrit par : lovejoie | 07/09/2018

Et comment les Services fédéraux feront-ils pour vérifier si les "produits achetés dans d'autres pays seront conformes à la législation suisse"?

Écrit par : M.A. | 07/09/2018

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